Dans les vignes de Castillon : la révolution discrète des couverts végétaux permanents

27 mai 2026

Dans le vignoble de Castillon-Côtes de Bordeaux, plusieurs domaines expérimentent les couverts végétaux permanents à haute biodiversité afin de repenser la gestion de leurs sols et d'intégrer pleinement l'agroécologie dans la culture de la vigne. Ces pratiques novatrices, qui consistent à implanter des plantes variées entre les rangs, offrent des bénéfices avérés : amélioration de la structure du sol, limitation de l'érosion, augmentation de la fertilité naturelle, développement de la faune auxiliaire et résilience accrue face aux aléas climatiques. Des châteaux de référence comme le Château Poupille, le Château La Brande et le Château Puy Arnaud font figure de pionniers, testant différentes espèces et modes de gestion, parfois aux côtés d'instituts techniques comme l'IFV ou l'INRAE. Cependant, l'équilibre entre innovation, contraintes agronomiques et qualité des vins est finement à l'œuvre, nourrissant une dynamique collective inspirante au cœur de l'appellation.

Pourquoi les couverts végétaux permanents séduisent-ils Castillon ?

Le recours aux couverts végétaux n'est pas une nouveauté absolue en viticulture, mais leur déploiement de façon permanente, et avec un spectre large d'espèces, marque une rupture. Plusieurs facteurs expliquent cet engouement tout particulier dans le vignoble castillonnais :

  • Un terroir sujet aux aléas climatiques : la topographie vallonnée et les sols souvent fragiles de Castillon favorisent le ruissellement. Le maintien d’un tapis végétal permanent limite l’érosion, protège la microfaune, favorise l’absorption de l’eau et tempère les stress hydriques.
  • Un collectif pionnier structuré : Castillon est reconnu comme un vignoble précurseur de la bio, avec plus de 25 % des surfaces cultivées en agriculture biologique dès 2023 (source : CIVB). Cette sensibilité favorise l’expérimentation des pratiques agroécologiques les plus avancées, parfois en collaboration directe avec les acteurs de la recherche comme l’INRAE ou l’IFV.
  • Une volonté de sublimer la signature des vins : plusieurs domaines estiment que l’expression du terroir passe par la vitalité des sols et une biodiversité préservée. Les couverts végétaux répondent à cette recherche d’harmonie et de complexité.

Portraits de domaines en pointe : Poupille, Puy Arnaud, La Brande et la nouvelle garde

Château Poupille : la référence du sol vivant

Aux portes de Sainte Colombe, Philippe Carrille fait figure d’auteur discret du renouveau viticole castillonnais. Son vignoble, conduit en bio depuis plus de vingt ans, expérimente depuis 2020 des couverts permanents multispécifiques sur la quasi-totalité des parcelles. Féverole, radis fourrager, vesce, sainfoin, trèfle incarnat, lotier et plantain s’échangent les rôles à travers les saisons : capteurs d’azote, briseurs de croûte, abris pour insectes auxiliaires… Le résultat ? Un sol plus souple, des vignes moins sensibles au stress, et une faune souterraine en pleine effervescence.

  • Choix agronomiques : Semis automnal multi-espèces, gestion par fauchage partiel, maintien du couvert tout au long de l’année, test de bandes fleuries entre les parcelles.
  • Bénéfices mesurés : Hausse de la matière organique (+25% en 4 ans), baisse des besoins en fertilisation externe, nette diminution de la compaction du sol (source : échanges techniques IFV 2023).
  • Perspectives : Poupille participe au programme Life VineAdapt, qui vise à mesurer l'impact concret de la biodiversité sur les terroirs viticoles face au changement climatique.

Château Puy Arnaud : du bio au sol vivant, le chemin du naturel

À Belvès-de-Castillon, Thierry Valette est souvent cité comme le chantre du “sol acteur du vin”. Très tôt converti au bio (depuis 2001 !), il n’a cessé d’approfondir, en voisinage étroit avec l’INRAE Bordeaux, les relations entre couvert biologique permanent et dynamique du terroir. Depuis 2019, plus de 15 espèces sont semées chaque automne, avec une dominante de trèfles, de vesces et de brassicacées (moutardes et radis) pour structurer le sol, le fertiliser, attirer syrphes, coccinelles et pollinisateurs.

  • Objectifs affichés : Recréer un équilibre biologique, augmenter la résistance au stress hydrique (objets des dernières années très sèches), obtenir des vins plus précis et toujours plus ancrés dans leur sol.
  • Bilan 2022-2023 : Selon les suivis IFV, infiltration multipliée par deux, portance accrue, absence totale de phénomènes d’érosion durant les épisodes orageux marqués du printemps 2023.
  • Innovation : Tests d’association avec des plantes indigènes issues des friches voisines, adaptation fine de la formule de semis aux expositions et microclimats de chaque parcelle.

Château La Brande et la dynamique collective de Castillon

Château La Brande, propriété d’Olivier et Benjamin Tach, s’inscrit dans une démarche plus holistique. Outre ses 32 hectares menés en bio, le domaine porte depuis 2021 un projet interparcellaire de couverts permanents “haute diversité”, impliquant cinq autres vigneron(ne)s de la commune, sous l’égide du groupe DEPHY Expé (INRAE). L’idée : mutualiser les résultats, comparer les mélanges, élaborer des protocoles partagés.

  • Espèces travaillées : Luzerne, sainfoin, lotier, mélilot, trèfle blanc, ray-grass, chicorée sauvage, phacélie, vesce, moutarde, petite oseille, pimprenelle.
  • Retour terrain : Remontée nette d’abeilles sauvages et osmies, mais aussi stabilisation très marquée de la structure du sol, nombre de jours de portance supérieur aux témoins nus (données INRA 2023).
  • Vertu collective : Partage d’outils de fauche, regards croisés sur la qualité des lots et ouverture à la visite lors des “Journées du Sol Vivant” en Castillon.

D’autres domaines à suivre

Si Poupille, Puy Arnaud et La Brande sont souvent mis en avant, de nombreux autres châteaux, à l’image du Clos Vieux Rochers, du Château Beynat (labelisée bio), ou encore du Château Fontbaude testent également, sur des surfaces plus réduites, différentes combinaisons de couverts permanents. Cette dynamique est soutenue par le Syndicat de l'Appellation qui finance parfois graines, semoirs et journées techniques.

Quels mélanges, quels résultats ? Le choix et la gestion des couverts

Chaque domaine affine sa propre palette végétale, adaptée à la texture du sol, à la vigueur de ses ceps et à l’expression recherchée dans ses vins. Mais quelles espèces sont privilégiées, et pourquoi ?

Principales espèces semées dans les couverts permanents à Castillon et leurs rôles agronomiques
Espèce Famille Rôle technique Fleuraison & Biodiversité
Trèfle incarnat, trèfle blanc Légumineuses Fixation d’azote, structuration du sol, nourriture pour microfaune Attire les pollinisateurs, production de nectar abondante
Vesce commune, vesce velue Légumineuses Ameublissement, enrichissement azoté Refuge pour auxiliaires, couvre-sol
Radis fourrager, moutarde blanche Brassicacées Décompactage, lutte contre certains nématodes Floraison d’automne, abri temporaire pour insectes
Luzerne, sainfoin Légumineuses pérennes Croissance persistante, structuration longue durée Haute diversité floristique
Chicorée, ray-grass, dactyle Graminées Stabilisation du sol, portance accrue Moins attractif pour insectes, utile pour sol
Pimprenelle, petite oseille Diverses Rôle mellifère, diversité floristique Favorise présence abeilles solitaires

La gestion des couverts demande doigté : chaque printemps, il s’agit d’alterner pâturage (quand il y a présence d’ovins), fauche raisonnée, ou simple roulage pour permettre à la vigne de respirer sans asphyxier le couvert. Certains domaines pratiquent également la tonte différenciée pour maintenir des fleurs toute l’année.

Quels impacts concrets mesurés ? Retours d’expériences et limites

La littérature scientifique (INRAE, IFV, Université de Bordeaux) corrobore les retours du terrain à Castillon :

  • Diminution de l’érosion : Grâce à une couverture quasi permanente, la perte de sol est réduite de 80 % sur les rangs testés (donnée Puy Arnaud/INRAE 2022).
  • Amélioration de la fertilité : Augmentation notable de la quantité d’azote organique disponible et de la biomasse microbienne.
  • Résilience accrue : Les vignes supportent mieux les coups de chaud et de sécheresse, grâce à une meilleure infiltration de l’eau.
  • Remontée de la biodiversité : Plus de carabes, syrphes pollinisateurs, araignées tisseuses, abeilles naturelles recensées lors des suivis biodiversité (sources IFV & Observatoire participatif Castillon).
  • Vers une adaptation règlementaire : Certains couverts, trop vigoureux sur des jeunes vignes ou en années très sèches, nécessitent une gestion affinée pour éviter la concurrence hydrique ou nutritionnelle.

Entre recherche, collectif et transmission : Castillon, laboratoire du sol vivant

Les couverts végétaux permanents à haute biodiversité constituent, à Castillon, un trait d’union vivant entre tradition viticole et innovation écologique. Ils révèlent un vignoble attentif à son sol, ouvert à l’exploration collective, mais jamais coupé de l’exigence de haute qualité des vins. Pionnier discret, Castillon s’affirme comme l’un des pôles les plus dynamiques dans l’expérimentation agroécologique bordelaise, et nombre de ses choix inspirent aujourd’hui jusqu’aux classificés de la rive droite.

Ce mouvement, nourri par l’ouverture des journées techniques, les collaborations transversales et le soutien d’organismes de recherche reconnus, façonne peu à peu une viticulture d’avenir : plus résiliente, plus harmonieuse avec son terroir, où chaque rang de vigne dialogue avec le vivant. La dynamique lancée à Castillon promet ainsi de s’amplifier, au service de vins empreints d’identité et de paysages retrouvés.

Sources principales : Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV), INRAE Bordeaux, CIVB, Observatoire participatif du Sol Vivant Castillon, Entretiens techniques des domaines, Site officiel des Côtes de Bordeaux.

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