Les nouveaux gardiens du terroir bordelais : huit domaines aux avant-postes de la viticulture régénérative

23 mai 2026

Alors que la région de Bordeaux, berceau de grands crus, s’impose une transformation profonde, certains domaines se distinguent par leur engagement remarquable en faveur de l’agroécologie et de la viticulture régénérative. Ce panorama éclaire huit pionniers incontournables qui repensent la viticulture en symbiose avec les terroirs et la biodiversité. Il met en lumière les approches innovantes et pragmatiques de châteaux illustres ou de vignobles émergents, leur impact tangible sur la santé des sols et la qualité des vins, ainsi que la diversité des pratiques : agroforesterie, agropastoralisme, itinéraires techniques sobres, restauration de la vie microbienne ou lutte biologique. Ce dossier invite à comprendre comment ces acteurs préparent l’avenir du vignoble bordelais face aux défis climatiques et sociétaux, tout en maintenant l’excellence et l’authenticité des vins.

1. Château Palmer – Margaux, la permaculture dans le berceau des grands crus

Derrière ses façades Second Empire, le Château Palmer a entrepris l’un des virages agroécologiques les plus marquants du Médoc. Dès 2008, l’équipe conduite par Thomas Duroux initie une conversion en biodynamie (certification Demeter depuis 2017), mais la mue va bien au-delà. Ici, le sol vivant est roi : culture de couverts végétaux, semis de légumineuses, introduction de vaches highland écossaises pour un agropastoralisme inédit, accueil de ruches, installation de prairies mellifères et plantation d’arbres isolés pour la biodiversité. « L’idée est de reconstruire un équilibre complet entre vigne, faune et flore, dans un modèle circulaire et résilient, » explique Duroux.

  • 160 hectares dont 66 de vignes seulement, le reste en prairies, bois et haies
  • Des rendements modérés pour des vins puissants mais d’une énergie rare
  • Premier grand cru classé à reconstituer une agriculture paysanne mixte, rareté en Médoc

Source : Decanter, Demeter France, communication Château Palmer

2. Château Climens – Sauternes, l’alchimie du vivant en Barsac

Berceau iconique du liquoreux d’exception, Climens est aussi un pionnier de la viticulture régénérative sous la houlette vibrante de Bérénice Lurton. Depuis 2010, le château est intégralement conduit en biodynamie, impulsant une transformation profonde de ses terres sableuses et graveleuses. Le pari : restaurer la vie microbienne des sols, multiplier les couverts végétaux adaptés, favoriser la faune auxiliaire – coccinelles, chauves-souris ou abeilles – dans un dialogue constant avec les cycles du vignoble.

  • Agroforesterie : plantation d’arbres pionniers aux abords des parcelles, corridors de haies fleuries
  • Levures indigènes systématiques en cuvier
  • Effet concret : équilibre naturel contre le botrytis, typicité acérée des millésimes récents

Source : Vitisphere, Climens.fr, RVF

3. Château Montrose – Saint-Estèphe, la transition méthodique d’un second cru

Château Montrose conjugue la puissance médocaine et une approche scientifique de la régénération : diagnostic éco-biologique de chaque parcelle, choix de porte-greffes résistants, conduite en agroécologie depuis 2016, retour du cheval de trait pour ne plus tasser les sols. Une stratégie d’adaptation face au climat instable, guidée par Vincent Decup et Hervé Berland, qui fédère viticulteurs, biologistes et chercheurs de l’INRAE autour de la microbiologie des sols et de l’intelligence végétale.

  • Plus de 4000 arbres, haies et massifs de buissons plantés pour diversifier le paysage
  • Essais de couverts végétaux multi-essences pour piéger l’azote et améliorer l’humus
  • Travail sur la captation CO2 : 20% d’émissions en moins en cinq ans (source : Château Montrose, Revue du Vin de France)

Source : Montrose.com, Revue du Vin de France

4. Château Jean Faux – Entre-Deux-Mers, le vigneron-artisan à l’avant-garde

Si le Bordelais regorge de propriétés familiales inventives, Jean Faux, à Sainte-Radegonde près de Sainte-Foy, fait figure de manifeste. Précocité du bio (2007), virage en biodynamie, lâchers de moutons entre les rangs, maintien de toutes les haies et ripisylves, replantation de fruitiers anciens, installation de nichoirs à mésanges pour lutter contre les vers de la grappe… Le domaine est aussi le premier du secteur à participer à plusieurs projets pilotes de lutte biologique intégrée, en partenariat avec le CIVB et l’INRAE.

  • 20 hectares, diversité ampélographique et parcellaire maximale
  • Vinification douce, vendanges manuelles, production faible mais hautement expressive
  • Sols jamais nus, couvert permanent végétal

Source : vin-bio.info, CIVB, Château Jean Faux

5. Château Guiraud – Sauternes, du grand cru à la ferme expérimentale

Classé Premier Grand Cru du Sauternais, Guiraud est désormais aussi célèbre pour sa conversion en ferme modèle de l’agroécologie. Pionnier du bio dès 2011, le domaine multiplie les interfaces : jardins potagers, bandes fleuries, inventaire floristique, passages alternés de troupeaux de brebis. Son jardin biodiversité (4 hectares, plus de 100 espèces) accueille scolaires, chercheurs et voisins : un véritable laboratoire éducatif du vivant.

  • Polyculture : vignes, arbres fruitiers, herbes aromatiques, ruches
  • Réintroduction de haies bocagères typiques du Sud-Gironde
  • Sélection massale, pas de clone ; microvinifications par terroir

Source : Château Guiraud, Sud Ouest, Terre de Vins

6. Château Le Puy – Côtes de Francs, la vie en diversité depuis un siècle

Impossible de parler régénération sans évoquer Le Puy, propriété familiale historique, parfois qualifiée de “vignoble-manifeste” de la biodynamie bordelaise par Jean-Pierre Amoreau. Ici, la vraie révolution tient à l’anticipation : aucun désherbant ni système intensif depuis 1930, plantation systématique de trèfles et vesces, biodiversité raisonnée, sol jamais labouré profond, sélection massale et polyculture vivrière.

  • 50 hectares presque “en autarcie”, une rareté à Bordeaux
  • Effet mesuré : stabilité sanitaire remarquable du vignoble, longévité exceptionnelle
  • Vins mythiques, recherchés par les grandes tables et amateurs (en France mais aussi au Japon)

Source : Terre de Vins, La Revue du Vin de France, entretien avec Jean-Pierre Amoreau

7. Château de La Dauphine – Fronsac, la régénération à l’échelle du paysage

Lieu phare de Fronsac, La Dauphine (Bio et HVE 3) pousse très loin la logique agroécologique à grande échelle. Plus de dix kilomètres de haies replantées, pâturages tournants pour chevaux et ânes, presque 15% du domaine en zones “naturelles” : mares, prairies, vergers, potagers. Ambition assumée : repenser la relation entre production viticole et chaîne alimentaire locale. Conduite du vignoble avec couverts permanents, expérimentation d’itinéraires “sans cuivre” en partenariat avec l’INRAE et l’IFV.

  • Protéger les pollinisateurs et auxiliaires sur 50 hectares
  • Diversification des cépages et des porte-greffes pour renforcer la résilience
  • Ouverture pédagogique, programme d’ateliers nature pour scolaires et adultes

Source : Château de la Dauphine, Sud Ouest, IFV

8. Château Poujeaux – Moulis-en-Médoc, la biodiversité en action

Ce cru bourgeois exceptionnel a, à partir de 2016, amplifié la transformation de son vignoble, réduisant drastiquement intrants et traitements pour privilégier la régénération. Densité accrue de haies, regain d’arbres fruitiers, bandes enherbées permanentes, nichoirs pour mésanges et chauves-souris en lutte contre ravageurs, suivis scientifiques rigoureux pour mesurer la vie microbienne.

  • Création de zones de refuge pour la faune, inventaire faune/flore renouvelé tous les deux ans
  • Essais de paillage et de cultures associées (légumineuses, céréales anciennes) entre les rangées
  • Climat méditerranéen localement recréé : résistances accrues au stress hydrique, qualité aromatique en hausse sur les derniers millésimes

Source : Château Poujeaux, Vitisphere, CIVB

Leçons de terroir : synergie entre nature, science et tradition

Les pionniers bordelais de l’agroécologie sont loin de former un mouvement uniforme : chaque domaine incarne une interprétation spécifique, dictée par la géographie, l’histoire et la personnalité de ses dirigeants. Tous, cependant, font converger plusieurs principes :

  • Respect du cycle de vie des sols : retour de la matière organique, limitation des labours profonds, couverts permanents
  • Polyculure et diversification : arbres, fruitiers, élevage, ruches, potagers
  • Alliances entre tradition et avancées agronomiques : expérimentation en collaboration avec l’INRAE, l’IFV, ou le CIVB
  • Approche communautaire et pédagogique : accueil de publics, ateliers, implication locale

Les résultats se font sentir : meilleure résilience face aux aléas climatiques, limitation du stress hydrique, qualité plus profonde et tension minérale dans les vins, regain d’intérêt chez les jeunes générations de vignerons.

Vers un nouveau modèle de rayonnement bordelais

Face au changement climatique et à la demande pressante de sens dans le verre, l’agroécologie n’est plus l’apanage de quelques initiés mais dessine un horizon pour tout le vignoble. Loin d’une utopie, les expériences foisonnent, modèlent de nouvelles alliances entre chercheurs, producteurs et consommateurs. Cela n’efface pas la tradition ; au contraire, chaque initiative éveille la mémoire d’un vignoble qui, jadis, vivait déjà au rythme du paysage et du paysan. À Bordeaux, la régénération ne signe pas la fin d’un cycle – elle invite à écrire de nouvelles histoires : celles d’une terre vivante, d’un vin vibrant, et de ceux qui les célèbrent à l’unisson.

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