De la cime au cep : plongée chez les domaines de Saint-Émilion qui osent l’agroforesterie intra-parcellaire

25 mai 2026

À Saint-Émilion, l’agroforesterie intra-parcellaire gagne du terrain : plusieurs domaines iconiques, comme Château Cheval Blanc et Château Coutet, plantent arbres et haies entre les rangs de vignes pour protéger la biodiversité, renouveler les sols et s’adapter au changement climatique. Cette approche novatrice associe la tradition viticole à une gestion écosystémique, impliquant la reconstitution de corridors écologiques, la diversification végétale et une réduction prouvée des stress hydriques. Les retours d’expérience révèlent des impacts visibles sur la santé des sols, la fraîcheur des raisins et l’expression du terroir, tout en inspirant une nouvelle dynamique dans le paysage bordelais.

Agroforesterie intra-parcellaire : définition et enjeux sur les terres de Saint-Émilion

L’agroforesterie intra-parcellaire consiste à intégrer des arbres, arbustes ou haies directement dans les vignes, pas en lisière, mais bel et bien dans le damier même du vignoble. L’objectif ? Recréer un tissu écologique là où la viticulture intensive avait uniformisé les paysages. Les bénéfices sont nombreux :

  • Biodiversité accrue : faune auxiliaire, insectes pollinisateurs et champignons bénéfiques reviennent s’installer dans l’écosystème.
  • Protection des sols : le feuillage des arbres limite l’érosion, les racines les aèrent, la chute des feuilles nourrit la vie microbienne.
  • Régulation climatique : ombrage partiel, meilleur contrôle de l’humidité et des températures extrêmes, ralentissement du stress hydrique.
  • Diversité des expressions du terroir : la mosaïque végétale modifie l’alimentation hydrique et minérale de la vigne, influençant le profil aromatique des vins.

L’expérience n’est pas sans défis : adaptation des travaux viticoles, investissement initial, patience obligatoire pour voir les résultats concrets. Mais à Saint-Émilion, la nature du sol, la tradition de l’agroécologie pionnière et l’intérêt pour l’excellence justifient toutes les audaces.

Château Cheval Blanc : le temple d’une agroforesterie pensée comme un grand art

Sous la houlette de Pierre Lurton et de ses équipes, Cheval Blanc, Premier Grand Cru Classé A (jusqu’en 2021), impose une vision radicale et élégante de l’agroforesterie. Dès 2018, la propriété s’attaque à l’uniformité paysagère de son vignoble par un projet pionnier, piloté avec l’INRAE.

  • Plus de 3 000 arbres, arbustes, trognes et haies plantés intra-parcelles, mêlant érables champêtres, alisiers, cerisiers, pommiers sauvages et espèces locales méconnues.
  • Un objectif : créer des microclimats, favoriser la circulation des auxiliaires de culture et fournir un havre contre les excès climatiques.
  • Des rangs de vigne diversifiés avec des “rides” alternativement ombragées, des sols couverts de feuilles, et l’installation de nichoirs à chauve-souris et oiseaux.

Les premiers résultats, déjà perceptibles, sont encourageants : baisse du stress hydrique, microfaune plus riche, capacité du Cabernet franc à mûrir plus lentement, grains plus frais lors des vendanges les plus chaudes (source : Cheval Blanc, INRAE, Vinifera-Mundi).

Château Coutet : le renouveau fondé sur les fondamentaux de la biodiversité

À la sortie sud du bourg de Saint-Émilion, Coutet cultive les 14 hectares de sa propriété familiale – et pourtant, la biodiversité n’a jamais déserté ces terroirs. Pratiquant le bio depuis des décennies, le domaine a intensifié ses efforts avec la plantation, dès 2019, de haies intra-parcellaires (sureau, noisetier, arbousier, aubépine).

  • Objectif : ralentir le vent dans les zones exposées, offrir des habitats à la faune et varier la gestion de la lumière sur différents angles de la parcelle.
  • La mise en place d’îlots “sauvages” en plein cœur des rangs, là où la mécanique ne passe plus, pour accueillir hérissons, lézards, abeilles solitaires.
  • Un suivi accompagné par l’association Arbres et Paysages 33 et la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO).

La famille David-Beaulieu peut déjà observer, selon ses dires, une meilleure tenue des feuilles en fin de saison, moins d’interventions phytosanitaires, et plus de vie dans le sol (source : Reportage Sud-Ouest 2023, Coutet).

Château La Grâce Dieu des Prieurs : entre art, haies fleuries et amphithéâtre viticole

Connu pour ses étiquettes signées d’artistes et son chai spectaculaire, ce domaine sort du lot, y compris dans l’approche de l’agroforesterie : haies diversifiées (cornouillers, laurier-tin, pêchers de vigne et chênes pubescents) plantées entre les blocs de vigne, arceaux de lianes pour guider la faune, et introduction de bandes fleuries intra-parcelles.

  • Le vignoble devient alors non plus une succession de rangs, mais un amphithéâtre naturel où arbres et ceps dialoguent.
  • Le maître-mot : résilience esthétique et agronomique, en écho au renouveau du domaine depuis 2014.
  • Les bandes florales servent de refuge à la faune pollinisatrice, tout en cassant la monotonie des sols nus l’été.

Ce nouveau dessin séduit autant les visiteurs que les experts : on parle ici de « vignoble-jardin », préfigurant peut-être une autre manière de visiter Saint-Émilion (source : Terre de Vins, Juin 2022).

Des micro-projets expérimentaux : Château Troplong Mondot, Château Fleur de Lisse et domaines satellites

Au-delà des têtes d’affiche, Saint-Émilion bruisse de micro-initiatives portées par des domaines de toutes tailles.

  • Château Troplong Mondot (Premier Grand Cru Classé B) : Grand programme d’agroécologie depuis 2017. Implantation de haies mixtes et arbres fruitiers au sein des blocs, installation de zones refuges ; but affiché : ralentir le lessivage et atténuer la sécheresse sur le plateau.
  • Château Fleur de Lisse (propriété de la famille Teycheney) : Conversion en biodynamie accompagnée d’une expérimentation d’agroforesterie intra-parcellaire. Introduction de fruitiers et arbustes à baies, étude sur la pollinisation avec des partenaires scientifiques (notamment Agrosolutions et Université de Bordeaux).
  • Châteaux satellites (La Commanderie, La Tour Figeac, Mangot, etc.) : Plusieurs exploitations entre Saint-Étienne-de-Lisse et Saint-Christophe-des-Bardes testent, souvent sur moins d’un hectare, l’association de rangées de noyers, sorbiers, feviers, parfois en parrainage avec Arbres & Paysages 33. Des suivis de microclimat sont menés en lien avec la Chambre d’agriculture de Gironde.

Quels premiers constats dans les vignes ? Chiffres, retours d’expérience et perspectives

Si le recul reste limité, les premiers enseignements se dessinent grâce à l’observation et à une poignée de chiffres significatifs :

Critère observé Cheval Blanc Coutet Autres domaines
Baisse du stress hydrique –15 % d’évapotranspiration sur les ceps proches d’arbres (2022) Observée notamment lors des pics de chaleur Précoce, tendance en cours de confirmation
Augmentation de la biodiversité +25 % d’espèces d’oiseaux recensées (LPO 2022) Retour de la chouette effraie, hérissons et abeilles Moins quantifié mais signalé par divers propriétaires
Structuration du sol Augmentation de 10 à 20 % de la biomasse microbienne Comportement des sols plus spongieux, meilleure infiltration Amélioration de la portance en hiver

Des améliorations gustatives sont également évoquées, notamment une perception accrue de fraîcheur et de complexité dans certains lots, mais l’impact sur le profil des vins reste encore à documenter finement (source : “L’arbre dans la vigne – Guide pratique”, INRAE, Terre de Vins 2023).

Une dynamique naissante, entre pragmatisme et rêve

Loin du simple effet de mode, l’agroforesterie intra-parcellaire commence à redessiner l’âme de Saint-Émilion. Les plus grands domaines montrent la voie, en impliquant la science, les familles propriétaires et les équipiers de terrain dans une aventure collective. Plusieurs freins demeurent – enjeux de mécanisation, coût d’investissement, gestion du risque agronomique – mais la dynamique est lancée.

À terme, Saint-Émilion pourrait bien devenir l’un des laboratoires les plus inspirants d’une viticulture où l’on cultive et élève, dans un même geste, la vigne, l’arbre et le paysage. Un modèle appelé à s’étendre, pour que demain, sur les chemins de la colline, le visiteur puisse entendre le bruissement des feuilles et l’appel des loriots, en même temps que le chant du raisin mûr.

  • Sources : Cheval Blanc, Vinifera-Mundi, INRAE, Sud-Ouest, Terre de Vins, LPO Gironde, Agrosolutions, Arbres & Paysages 33.

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